La peur, tranquillement…
On n’est vraiment pas loin du chef-d’œuvre, ce qui prouve, s’il en était besoin, que n’importe quel style de cinéma peut transporter, faire frémir, exalter, émerveiller et que les moyens d’un film n’ont pas besoin d’être exceptionnels pour capter l’attention. Jacques Tourneur dont il faut que je revoie bientôt Vaudou et La féline et découvre L’homme léopard ou Angoisse réalise un film d’une grande intelligence qui saisit avec habileté les ressorts de nos propres peurs.
Comment fait-il ? Par sa maîtrise de l’image, de la captation d’images, d’abord. J’ai été frappé, en regardant Rendez-vous avec la peur par l’utilisation presque systématique de prises de vues décentrées, aux angles audacieux, nourris de plongées et de contre-plongées qui suscitent chez le spectateur un sentiment intrinsèque de malaise par leur propre étrangeté. Puis, dans un très beau noir et blanc, le travail sur les ombres et les lumières, la sophistication de l’éclairage qui apporte subtilement une touche d’anormalité dans le moindre paysage. Ajoutons à cela les paysages : la lande désolée et ravagée par le vent de Stonehenge, la profondeur hostile des forêts de sapins, les grandes demeures sombres où le moindre objet prend une allure inquiétante dans la pénombre…
Si le scénario du film n’est pas d’une originalité extrême – un scientifique, positiviste, sceptique, confronté à la trouble réalité d’un monde occulte – il est si bien tenu, si intelligemment mené, si habilement rythmé qu’on suit ses développements avec un bizarre sentiment d’être dans un monde où les mêmes étrangetés pourraient nous arriver : rencontre avec un étrange gourou, lui-même pétri d’angoisse parce qu’il s’est approché sûrement de trop près du précipice, du gouffre de l’enfer et qu’il ne sait pas trop comment faire un pas en arrière, scepticisme ironique de ceux à qui l’on conte les anomalies rencontrées, essais d’expliquer rationnellement ce qu’on pense être une supercherie, doutes sur son propre état mental, crainte d’être soi-même victime d’une illusion, rejet devant l’évidence que l’inconcevable, l’inexplicable, le surnaturel existent et qu’ils doivent bien trouver une place (mais laquelle ?) sur l’étagère bien lisse de nos certitudes.
Jacques Tourneur instaure de main de maître ce climat de malaise, sans aucune grandiloquence, sans effet facile, mais dans la logique d’un enserrement graduel annoncé d’emblée. Ne vous mêlez pas de ça ! avertit le Docteur Karswell (Niall MacGinnis) Ni le professeur Harrington (Maurice Denham) – massacré d’une façon un peu emphatique en pré-générique -, ni le psychologue John Holden (Dana Andrews), sauvé in extremis des griffes des ténèbres par une sorte de tour de passe-passe n’écoutent (ou n’ont écouté à temps) cet avertissement. Et l’un et l’autre, pourtant, ont joué les esprits forts.
En revanche le spectateur a vu dès le début le déchainement possible des démons. Il sait ce que ne savent pas les protagonistes du film : que les ténèbres sont sous-jacentes ; et il voit aussi ce qui ne sera pas vu : ainsi l’angoissante main posée sur la rampe qui est certainement un des effets de terreur les plus forts jamais tournés.
Si je ne vais pas jusqu’au chef-d’œuvre, c’est un peu à cause des images assez médiocres de la bête dévastatrice, ajoutées en post-production, hors de la présence de Tourneur par le producteur Hal E. Chester ; selon l’excellent livret joint à l’édition DVD, le réalisateur n’était pas opposé à l’incrustation de quelques vues qui auraient laissé deviner la physionomie du démon, mais auraient été fugaces et volontairement estompées ; de la même façon il réprouvait que la panthère en quoi s’est transformée le chat de Karswell fût si visible.
Et je regrette aussi un peu que la secte démoniaque ne soit pas un peu plus approchée et examinée : ainsi la famille Hobart, les fermiers satanistes ; et même j’aurais aimé que la mère du docteur Karswell fût une séide de son fils.
L’édition Wildside est de toute beauté : DVD et Blue-ray (je me demande ce qu’un Blue-ray peut apporter, l’image du DVD étant absolument parfaite) et un livret passionnant sur l’œuvre de Jacques Tourneur remarquablement écrit.